SALLY MANN

Après la merveilleuse rétrospective du Jeu de Paume en 2019, la galerie Karsten Greve nous offre le bonheur de replonger dans les paysages fantomatiques de l’artiste américaine ayant fait de la photographie une quête mémorielle à la lisière du songe et de la réalité. 

Comme surgis de quelque conte intemporel ou de la nuit des temps, jouant de la profondeur des noirs et de l’évanescence des gris, de la transparence et de l’opacité, de l’opalescence et du flouté, mais aussi des taches accidentelles, décolorations et autres imperfections issues de l’usage de vieux objectifs et de la technique ancienne du collodion humide, ses rivières aux eaux stagnantes et les ombres tapies dans la touffeur des grands arbres de ses Battlefields, les champs de bataille de la guerre de Sécession – déserts noirs livrés aux assauts de la mémoire… – racontent la page sombre du Sud profond, the Deep South, la terre natale et meurtrie de l’artiste (née en 1951 à Lexington, en Virginie).

« Vivre dans le Sud, […] c’est à la fois s’en nourrir et s’y blesser. S’identifier comme sudiste, c’est toujours sous-entendre que non seulement on n’échappe pas à l’histoire de cette région et qu’elle nous façonne en profondeur, mais aussi qu’elle demeure présente en nous, impérissable. Les gens du Sud vivent à la charnière entre mythe et réalité […].» De cette « pauvre terre du Sud au cœur brisé », « hanté[e] par la mort » mais d’une « extravagante beauté », Sally Mann extrait tous les sucs – les effluves terreux et aqueux, la noirceur des grands arbres ombrageux (ces « témoins silencieux »), la blancheur laiteuse ou ouateuse des brumes crépusculaires… –, la substantifique moelle d’un paysage « terrible par sa beauté, et par son indifférence »…

S’en remettant à « l’ange de l’incertitude », qu’elle déclare prier, via l’impression (à la chambre) des plaques de verre au collodion humide en usage au XIXe siècle, Sally Mann use avec virtuosité des surexpositions (poussant certaines images à la limite de l’invisibilité), des traces lumineuses hasardeuses et des flous accidentels (qu’elle accentue parfois par l’adjonction de poussières), propres à brouiller les frontières du réel et de la fantasmagorie. Une expérimentation visuelle néo-pictorialiste aux allures d’introspection, qui nous fait vaciller entre l’ombre et la lumière.

Exposition « Sally Mann »
Jusqu’au 30 octobre
À la galerie Karsten Greve – 5, rue Debelleyme, 75003 Paris – galerie-karsten-greve.com

Par Stéphanie Dulout

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