La mode est-elle en train de s’affranchir de la notion de genre ?

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La mode se fait le reflet d’une époque qui se libère de plus en plus des codes liés au genre : après le vestiaire unisexe, voici venu le temps du « gender fluid » qui consiste à naviguer librement d’un vestiaire d’homme à celui d’une femme pour se jouer des identités sexuelles et se servir de tous les possibles pour définir son style. 

Harry Styles pour Vogue US.

En décembre 2020, pour la première fois de son histoire, le magazine américain Vogue présente un homme seul en couverture. Cet homme qui pose en tenue de femme, en l’occurrence une robe Gucci faite sur mesure, est le chanteur Harry Styles qui revendique ainsi vouloir briser les codes traditionnels de la mode en manifestant son désir de faire émerger une approche fluide entre les genres masculin et féminin. S’exprimant dans les pages de Vogue sur la distinction traditionnelle qui est faite entre masculinité et féminité, Harry Styles juge que les frontières doivent disparaître pour ouvrir une nouvelle ère : « Ce qui est vraiment stimulant, c’est que toutes ces frontières sont en train de s’estomper. Lorsque vous écartez cette idée qu’il existe des vêtements pour hommes et des vêtements pour femmes et que vous avez éliminé toutes les barrières, il est évident que vous élargissez la scène sur laquelle vous pouvez jouer. » Les diktats du genre dans le vêtement représentent d’ailleurs pour lui, au-delà des codes vestimentaires, des frontières mentales qu’il convient de dépasser, comme il l’explique : « Je vais parfois dans des magasins et je me retrouve à regarder les vêtements des femmes en me disant qu’ils sont vraiment incroyables. C’est comme pour tout : chaque fois que vous mettez des barrières dans votre propre vie, vous vous limitez. Pouvoir jouer avec les vêtements procure tellement de joie. »

Harry Styles n’est pas le seul à revendiquer une telle approche. Aujourd’hui, nombreux sont les influenceurs et les stars à s’affranchir des normes de genre et à promouvoir une nouvelle fluidité entre le masculin et le féminin sur les réseaux sociaux, dans les médias ou ailleurs. Comme Billy Porter venu aux Oscars en 2019 vêtu d’une robe Christian Siriano, Bilal Hassani qui se maquille régulièrement et porte souvent de longues perruques, ou encore Sam Smith qui se déclare « non-binaire ». Dans la mode, le créateur Marc Jacobs s’affiche dans son quotidien sur les réseaux sociaux en robe, talons compensés et ongles peints, et des mannequins, comme Rain Dove jouant sur l’ambiguïté de leur physique, défilent pour les collections homme ou femme. Dans une interview pour le média Fashion Network, cette dernière estime ne pas avoir le temps d’être entravée par les inégalités et juge que « la prochaine grande étape est de simplement abandonner les étiquettes homme et femme ».

Ces personnalités ne sont toutefois pas les premières à se positionner sur la question du genre : Des pionniers comme les chanteurs Kurt Cobain, Prince ou encore David Bowie dont les tenues androgynes restent dans toutes les mémoires avaient déjà ouvert la voie. Dans la mode, la fluidité des genres en matière de style vestimentaire est aussi répandue depuis longtemps, médiatisée par les créations des grands couturiers, comme Yves Saint Laurent qui a transposé le smoking dans le vestiaire féminin en 1966 après le caban en 1962 ou, avant lui, Gabrielle Chanel qui s’appropriait pièces et matières du vestiaire masculin pour habiller les femmes, sans oublier des créateurs comme Jean-Paul Gaultier qui ont joué plus récemment avec les codes liés au genre. Cependant, l’apparition d’une mode gender fluid est un nouveau pas dans l’évolution de la classification culturelle entre masculin et féminin qui va au-delà de l’adaptation des vêtements d’un genre à l’autre. Elle est à distinguer de la mode unisexe que l’on a vu apparaître à partir des années 1970 et qui consiste à concevoir des vêtements au genre « neutre », c’est-à-dire dont le style leur permet d’être portés indifféremment par des femmes ou des hommes. La nouveauté de la mode non genrée ? S’affranchir plus encore des normes liées au genre en matière d’habillement : il ne s’agit plus de proposer des vêtements « neutres », mais de refuser d’appartenir exclusivement à un genre et de porter indifféremment des vêtements typiquement féminins ou masculins. À la différence des périodes précédentes où la transgression des genres pouvait être motivée par des revendications, pour la nouvelle génération qui a grandi avec le mariage gay, l’identité sexuelle n’est plus un curseur ni une problématique. L’enjeu n’est plus de se définir comme homme ou femme : ce qui compte désormais, c’est le style, quelle que soit l’habit que l’on revêt. Plus qu’une revendication, le no gender est le reflet d’une jeunesse (millennials et génération Z) qui a dissocié le vêtement de la sexualité et s’identifie aujourd’hui à d’autres valeurs.

Billy Porter aux Oscars 2019.

La couverture de Vogue présentant Harry Styles est emblématique de l’approche de cette nouvelle génération. Les jeunes âgés de 13 à 35 ans s’affranchissent de la représentation binaire des sexes et ne croient pas à la nécessité d’appartenir exclusivement à une identité sexuelle comme le montre une étude réalisée en 2017 par l’association américaine GLAAD (Gay & Lesbian Alliance Against Defamation). Plus de 12 % des millennials américains interrogés ne se rattachent pas à un genre ou ne sont pas conformes à la notion de genre, et une majorité d’entre eux pensent que le genre dépasse la dichotomie binaire homme/femme. Pour 59 % des Américains de la génération Z, les formulaires administratifs devraient inclure des options autres que « homme » et « femme », telles que « non-binaire » ou « gender fluid ». En France, selon une enquête #MOIJEUNE réalisée par OpinionWay pour 20 Minutes en 2018, 13 % des jeunes entre 18 et 30 ans ne s’identifiaient pas exclusivement à un homme ou à une femme. Parmi ceux-ci, 36 % se considèrent « non-binaires » et n’utilisent pas les pronoms féminins ou masculins, leur préférant le pronom neutre inclusif « iel » ; et 11 % se disent gender fluid et ne se mettent pas dans une « case » exclusive, indiquant passer du masculin au féminin ou au « non-binaire » et utiliser des pronoms adaptés en fonction. Reflet de cette évolution sociétale, tout récemment le Royaume-Uni a annoncé intégrer pour la première fois la question du genre dans le prochain recensement de sa population prévu en 2022.

En matière de style, cette nouvelle ère s’illustre pleinement sur les plateformes des réseaux sociaux, comme TikTok ou Instagram : de plus en plus de jeunes hommes se maquillent, portent des talons, des robes et des jupes, et où un nombre croissant de jeunes femmes s’habillent avec des T-shirts larges, des costumes ou des bermudas : une esthétique inédite apparait et se propage sur les médias digitaux.

Fidèle à sa capacité à capter l’ère du temps et à faire valoir le langage d’une époque, la mode n’est pas étrangère à ce mouvement, porté par des créateurs comme Alessandro Michele  chez Gucci, Andrew Glass et sa marque Non Gender Specific, le designer américain noir queer Telfar Clemens ou encore Calvin Klein. Reflet de la remise en question des classifications traditionnelles, le vêtement traduit un nouvel état d’esprit : être capable de s’affranchir des frontières de genre, brouiller les pistes en se vêtant avec des tenues de femme pour un homme, ou en s’habillant de vêtements masculins pour une femme, sans rien perdre de sa virilité ou de sa féminité, définit la nouvelle esthétique du « cool ».

Ses codes vestimentaires libérés de leur rattachement à un genre, constituent une nouvelle place de marché que des marques grand public n’ont pas tardé à investir, à l’exemple de H&M ayant collaboré avec Eytys pour lancer une collection capsule « no gender ».

La disparition des frontières entre l’homme et la femme serait-elle donc le futur de la mode ? La London Fashion Week de juin 2020 qui a repensé son organisation pour se revendiquer non-genrée ou bien le Pitti Immagine Uomo qui a ouvert en 2015 d’un espace dédié aux collections qui transcendent les concepts masculin et féminin pourraient l’indiquer. Si la mode no gender vise à permettre à chaque personne de créer son propre style, et d’être entièrement libre de composer un vestiaire à son image au-delà des considérations de genre, au-delà du style, il est aussi question de la place de l’homme et de la femme à travers cette évolution concept : il s’agit aussi de promouvoir, par le vêtement, une société véritablement égalitaire, moins « genrée », où l’homme et la femme seraient égaux pour de vrai et d’élargir pour tous le champ des possibles, tant en matière de style que d’autres aspirations.