Portrait d’artiste #5 : Julien Ribot

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Diplômé de l’École supérieure d’arts graphiques Penninghen en 1995, Julien Ribot navigue entre la carrière d’artiste visuel et celle de musicien. Après avoir composé 4 albums, travaillé pour une création avec un orchestre symphonique et une chorale, imaginé la pièce de théâtre « Son Son » avec Nicolas Maury (jouée au festival d’Avignon et à la Fondation Cartier en 2013), Julien Ribot s’oriente vers la création de performances qu’il nomme « Films-Expériences » mélangeant film expérimental d’animation et musique jouée en live : créations pour les Nuits Blanches à Paris en 2015 et 2016, MAMAC en 2017 pour l’Ouverture du festival Européen du Court-Métrage de Nice et à la Villa Médicis en 2018 pour le festival « Villa Aperta ».

Julien Ribot
Julien Ribot © Annabelle Jouot

C’est grâce à une chanson que j’ai découvert l’artiste Julien Ribot…

« La chambre renversée » morceau de l’album Vega qu’il a réalisé en 2008 a été pour moi une douce berceuse mélancolique et poétique durant des lendemains de fêtes quelques peu chaotiques…

Dans le cadre de cet interview, mon intérêt s’est porté sur un projet en particulier, (SIC) IDEM réalisé lors du festival Villa Aperta – édition 2018 et plus précisément sur les différentes étapes de son processus créatif. L’opportunité pour moi d’avoir son point de vue d’artiste lors de la création de cette fantastique carte blanche co-réalisée avec sa compagne, Annabelle Jouot.

Julien Ribot
(sic) idem © Julien Ribot

Mélissa Burckel : Bonjour Julien, comment vas-tu ?
Julien Ribot : Je vais comme un chaton en train de naître dans une brouette au milieu d’un paysage de montagnes. C’est-à-dire pas trop mal malgré plusieurs projets décalés, et en particulier un qui me tenait à cœur à San Francisco. Mais je profite de cette période pour travailler sur d’autres choses que j’avais mises en suspens depuis trop longtemps. Donc finalement, c’est très positif.

MB : 3 mots pour décrire ce que nous vivons depuis le 18 mars ?
JR : J’en utiliserais 5 : stratification, extraterrestres, archiviste, sinusoïde et fragmentation.

MB : Tu es, comme on dit, un artiste pluridisciplinaire, illustrateur, compositeur, chanteur, auteur, metteur en scène… Est-ce que l’une de ces formes artistiques domine toutes les autres ?
JR : Le mot discipline est à double-sens, et je crois que j’ai une tendance inconsciente à l’éviter (rires). Peut-être en le multipliant à l’envi souhaite-je le faire disparaitre ? Je crois que la spécialisation m’effraie. Je vois la pluridisciplinarité comme un poulpe aux 9 cerveaux dont les bras se croisent, se touchent, s’articulent ensemble, les ventouses captant les sources et références nécessaires à la création de l’œuvre. Cependant les bras même libres de leur mouvement restent liés à un seul corps. Comme une entité labyrinthique avec plusieurs chemins possibles vers la sortie. Quels sont les bras qui permettront au mieux d’exprimer l’idée, comment les manipuler, et en doser le mouvement ? Comment moduler l’élasticité et la souplesse du corps qui les associe ? En réalité, c’est la question du mouvement et du temps qui les relie et les domine. C’est pour cette raison que je m’oriente de plus en plus vers des créations de théâtre ou de cinéma, pluridisciplinaires par essence. Le travail avec la danse est une des pistes qui m’intéresse énormément, et que je n’ai pas encore explorée. Il y a peu de temps, j’ai appris que mon trisaïeul était Théodule Armand Ribot, inventeur de la psychologie moderne et auteur de l’Essai sur l’imagination créatrice, écrit en 1900. Son livre passionnant, aux idées pertinentes et originales pour son époque parle justement de tous les différents champs de la créativité.

Julien Ribot
Sculpture Julien Ribot © Louis Garella

MB : Te souviens-tu de ta toute première création ?
JR : Nuit Blanche 2015 : il s’agissait de créer sur un lieu « en transformation » : une ancienne gare devenant un centre d’art (musique, danse…). J’ai donc articulé ma création autour d’une poétique de la résurrection. L’espace m’a beaucoup intéressé puisque l’image et le son étaient séparés par une large avenue. J’ai alors décidé d’utiliser le mouvement et le bruit des véhicules pour symboliser l’aller-retour du flux sanguin dans les artères, en bref une pulsation lumineuse et perpétuelle qui évoque la naissance. La surface sur laquelle je projetais était un rectangle beaucoup plus large que haut, 22 mètres sur 7 mètres. Le in situ m’intéresse beaucoup, car il s’agit d’imaginer un corps sur un autre corps. Exactement comme pour le rêve où notre corps endormi reste le même, mais le corps du rêve est en mouvement permanent.

MB : Je souhaitais aborder avec toi le sujet de la contrainte dans l’art…
En tant qu’artiste, penses-tu que les contraintes abolissent-elles toute forme d’improvisation dans le processus créatif ?

JR : Je trouve intéressant de revenir à l’étymologie du verbe contraindre qui vient du latin « cōnstringō » et qui signifie « lier ensemble étroitement ».
Je ne pense pas qu’il faille opposer improvisation et contrainte. Un pianiste improvise sur un clavier qui est toujours le même. Un danseur est contraint par la pesanteur. Il ne peut pas séparer ses membres, il ne peut pas danser à un bout de la scène et se retrouver à l’autre bout en un millième de seconde.
L’art sans contrainte n’existe pas (on pense au merveilleux Grapefruit de Yoko Ono dont la beauté et l’humour naissent de l’impossibilité justement).
A partir du moment où la contrainte fait partie de la vie, et que l’Art lui-même fait partie de la vie, la question devient presque désuète. Et le mot « contrainte » disparait pour devenir celui de « construction ».

MB : Tu as réalisé un « film-expérience » lors du festival « Villa Aperta », organisé par l’Académie de France à Rome, qui se déroule chaque année, depuis 2010, à la Villa Médicis.
Au départ, est-ce que la demande d’un film mapping accompagné d’un Live est venu de Cristiano Leone, l’organisateur du festival ? Ou est-ce toi qui leur a proposé ce concept ?

JR : La demande est venue de Cristiano Leone qui avait remarqué ma performance « Magic Mamac, ou la Reconnaissance de l’Atome » au Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice en 2017.

Julien Ribot
(sic) idem © Julien Ribot

MB : As-tu reçu un cahier des charges ultra précis ? Ou seulement un thème à respecter ?
JR : Seulement un thème à respecter et qui était très large (Rome et son lien avec l’institution de la Villa). C’était une carte blanche.

MB : Dans ton film, on y voit la louve romaine, des chats, la fontaine de Trevi, un dieu romain, un vaisseau spatial… Quelle a été ta méthode de travail ? Tes axes de recherches ?
JR : Il y a une citation de Federico Fellini que j’aime beaucoup : « Dans Satyricon, j’ai filmé la Rome antique comme si je réalisais un documentaire sur les Martiens ». J’essaye d’être dans la même disposition d’esprit lorsque j’aborde une nouvelle création.
Mon processus créatif utilise le cadavre exquis visuel comme vecteur de déplacement et de questionnement, d’ouvroir de mythologies potentielles. J’ai commencé par noter tout ce qui dans mon imaginaire évoquait Rome puis j’ai déroulé, barré, dévié, choisi les pistes ouvertes.
J’aime aussi confronter les idées et m’inspirer d’autres visions. Ainsi le travail en équipe est primordial pour moi. C’est pourquoi j’ai co-réalisé « (sic) idem » avec Annabelle Jouot, ma compagne, avec qui je travaille régulièrement et dont j’admire la réflexion, la science de l’image et le regard porté sur le monde. Également, Isabelle Caparros est intervenue comme consultante sur la verbalisation précise du processus créatif, travail indispensable qui permet de cartographier la création.
C’est le processus de transformation du thème qui m’intéresse, c’est-à-dire son électrolyse. Tout mon travail s’articule autour de l’idée de la frontière en tant qu’espace résonnant : frontière temporelle, spatiale et physiologique.

(SIC) IDEM fait ainsi appel à une liste de faits, ou mythes ayant traversé l’histoire de Rome ou de la Villa que je reconvoque ici mais dépourvus de liens logiques entre eux, à la manière des rêves, laissant la place pour que chaque spectateur puisse recomposer les ellipses narratives suggérées par la création finale, et créer sa propre mythologie.

Mon processus créatif propre disloquant les liens logiques et narratifs classiques, permet de créer des ponts entre l’histoire de la Villa et de Rome, entre des éléments graphiques d’architecture et des visuels iconiques de l’imaginaire collectif romain. Ce sont ces ponts et liens qu’il m’intéresse en particulier de mettre en exergue pour créer de l’émerveillement, comme lorsque je fais appel à la synesthésie ou à la coalescence. Je cherche dans ces associations de thématiques, à solliciter le public à travers un dispositif quasi expérimental, et ainsi créer de nouvelles connexions, de nouvelles synergies, de nouveaux liens logiques ou sensibles qui permettent de partager un imaginaire collectif ainsi renouvelé.

Julien Ribot
© Julien Ribot

MB : Que signifie le titre de ton film-expérience, (SIC) IDEM ? Locutions latines ?
JR : Littéralement, c’est le miroir de la Villa : Médicis inversé devient sicidéM puis (sic) idem qui signifie « (ainsi) le même », c’est à dire que le lieu devient autre tout en restant le même. Les 2 parenthèses autour de SIC (ainsi) symbolisent le lieu existant. Puis le mot IDEM (sans parenthèses, donc situé dans un autre espace) qui signifie « le même ». La langue latine est bien évidemment un choix conscient. Ce titre-renversement signifie « le même endroit mais différent », c’est à dire la ré-appropriation du lieu qui devient un catalyseur magique, siège de fantasmes, d’inspirations, d’histoires qui me permet d’explorer ses liens avec la ville de Rome dans le déploiement de son mythe.

MB : Ton film est découpé en plusieurs tableaux, chaque tableau est lié à un morceau de musique. Est-ce que la musique a été créée à partir de tes images ? Ou les images sont-elles apparues après la musique ?
JR : Je suis parti de la musique pour créer les images sauf pour l’épilogue et le prologue du film.

MB : Combien de temps faut-il pour réaliser un tel projet ?

JR : De la première phase de recherches à la restitution : environ 3 mois.

MB : Est-ce que certaines contraintes (artistiques ou techniques) ont modifié ton processus créatif ?
JR : Comme le processus créatif prend en compte dès le départ les contraintes (il s’agit d’une œuvre in situ), la question ne se pose pas en tant que telle. Les contraintes sont en quelque sorte absorbées et deviennent le socle du projet.

Julien Ribot
Julien Ribot © Annabelle Jouot

MB : La villa Médicis est un lieu classé au patrimoine mondial de l’Unesco, est-ce que cela implique des contraintes supplémentaires ? particulières ?
JR : Aucune. J’ai été agréablement surpris d’avoir accès très facilement aux plans d’élévation du bâtiment. Et Cristiano Leone m’a laissé totalement libre dans ma création et ne m’a pas demandé de valider l’œuvre en amont par exemple.

MB : Tes œuvres nous plongent dans un univers très psychédélique comme cette manière de faire apparaitre et disparaitre des objets, des êtres ou d’autres choses par un aspect dégoulinant aux couleurs saturées. Où puises-tu toutes ces idées ?
JR : Je suis parti de l’étymologie du mot psychédélisme qui signifie « la révélation des âmes « (du grec ancien ψυχή = psychẽ « âme », et de δηλοῦν = dẽloun « rendre visible, montrer »).
La dégoulinure m’intéresse parce qu’elle symbolise la métamorphose, le mouvement, la non-fixité des objets. Elle exprime l’idée de la possibilité.

MB : Quels artistes t’inspirent ?
JR : Ceux que je sens sincères et libres. Comme cet entretien est axé sur ma création (sic) idem, je peux évoquer ma rencontre à La Villa Médicis avec deux artistes extraordinaires : Fred Frith et Heike Liss qui sont parmi ceux qui m’inspirent. Nous nous sommes liés d’amitié et Fred a joué de nombreuses guitares sur mon prochain album. Quel grand honneur. Je peux aussi citer Jimi Tenor qui joue de la flûte sur le disque.

MB : Peux-tu nous parler de tes prochains projets ?
JR : La sortie de mon nouvel album Do You Feel 9 ? en septembre 2021. J’ai mis 9 ans à composer et enregistrer ce nouveau disque, et je suis très heureux qu’il voit enfin le jour. Je viens d’en peindre la pochette et je réaliserai moi-même les premiers clips au printemps prochain. Par ailleurs, je compose actuellement toute la musique du prochain film de Joanna Grudzinska. Enfin, je travaille sur mon premier long-métrage, dont j’ai co-écrit le scénario avec Bahareh Azimi et dont je composerai également la musique et réaliserai la partie animation. Ce film entrera en pré-production en 2021.

MB : Merci beaucoup Julien.