Les dîners de Charles Kaisin : des expériences totalement surréalistes

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Charles Kaisin, lors du dîner Jules Verne dans une piscine de Bruxelles en 2018 © Charles Kaisin et Nicolas Lobet

Qu’ils aient lieu dans une station de métro, au fond d’une piscine ou au casino de Monte-Carlo, les dîners surréalistes de Charles Kaisin transportent les invités dans d’autres univers. Mets aux formes extravagantes présentés dans des assiettes tournant sur la table, oiseaux volant librement entre les convives, tables s’ouvrant sur des bassins pour se livrer à des parties de pêche à la ligne ou bien ballerine dansant délicatement sur ses pointes entre les verres : il ne se passe pas une seconde sans qu’un nouvel événement surprenne avec ravissement les invités. Il y a du magicien chez Charles Kaisin. Féru d’histoire de l’art et formé au design, le designer belge organise depuis quelques années pour des particuliers ou des institutions prestigieuses ces dîners surréalistes avec des scénographies époustouflantes. Doté d’une créativité débordante, riche de références historiques et artistiques qu’il met au service de ses commanditaires, Charles Kaisin est aussi un chef d’orchestre qui ne laisse rien au hasard en apportant un soin infini aux préparatifs qui peuvent durer plus d’un an. Il dévoile pour Acumen quelques ingrédients qui font le succès de ses dîners d’un nouveau genre et qui vous immergeront à distance dans un monde éphémère où fantaisie, poésie et gastronomie interpellent les cinq sens.

Vous êtes diplômé de Central Saint Martins, vous avez eu Ron Arad comme professeur, vous avez travaillé avec Jean Nouvel et vous avez aussi été directeur artistique du Val Saint Lambert… Comment en êtes-vous venu à organiser des dîners ? 

Charles Kaisin : Par hasard ! Quand j’ai fait mon stage chez Jean Nouvel à Paris, il y a maintenant plus de dix ans, j’ai eu la chance d’être hébergé chez les Guerrand-Hermès. Pour remercier mes hôtes, j’ai voulu organiser un dîner pour les différentes personnes qui m’avaient soutenu dans mon travail ainsi que dans toutes mes études et recherches. Je me suis demandé : « Qu’est-ce que je pourrais faire pour une famille qui a voyagé dans le monde entier ? » Je voulais donc préparer un dîner qui soit autre chose que les dîners habituels, qui soit une véritable expérience. 

À la suite de ce dîner, plusieurs des invités m’ont dit : « Mais Charles, pourquoi tu ne fais pas ça plus souvent ? Tu pourrais faire ça pour nous, pour un événement. » Alors, petit à petit, j’ai organisé des événements pour des particuliers et pour des marques de luxe comme Rolls-Royce, Hermès, Roederer… Nous en avons ainsi réalisé énormément dans le monde entier. 

Pouvez-vous nous raconter ce tout premier dîner ? 

Comme à chaque fois par la suite, nous avions un lieu étonnant, qui était dans ce cas un atelier. C’était la première fois que nous organisions un grand dîner dans un atelier. Sur les tables, il y avait des oiseaux en liberté, c’était complètement fou ! Il y avait aussi un thème qui était le surréalisme lié à la Belgique. Tout un ensemble de groupes surréalistes belges m’avait d’ailleurs influencé. Les costumes avaient été dessinés sur mesure. J’avais fait venir un chef étoilé, et il y avait un serveur pour deux personnes afin que tout le monde soit servi exactement au même moment.

Avez-vous toujours été attiré par la scénographie et la mise en scène ? 

Oui ! Je suis un passionné d’opéra et de musique. J’ai appris le piano et l’orgue et j’ai joué aussi du violoncelle. Par ailleurs, j’ai également toujours aimé l’architecture et le design. Organiser ces dîners surréalistes est donc une suite logique qui m’a permis de créer un lien entre tous ces domaines, et de les concrétiser en un seul moment. 

Pouvez-vous nous parler de l’environnement dans lequel vous avez grandi ? À quel métier rêviez-vous étant enfant ? 

Quand j’étais enfant, j’ai eu la chance de vivre à la campagne, dans un petit village près de Maredsous, en Belgique. Le rapport à la nature a donc toujours été très présent dans mon travail. Au départ, je voulais faire médecine ! Sauver des vies était pour moi le plus beau métier du monde. J’ai ainsi étudié le latin et les mathématiques pour essayer d’avoir le maximum de bagages. J’ai longtemps hésité entre la médecine et l’architecture… Puis j’ai finalement choisi l’architecture parce que le rapport à l’espace m’intéressait.

La soirée était placée sous le thème de Jules Verne © Charles Kaisin et Nicolas Lobet

 

Pouvez-vous nous décrire le déroulement d’un dîner en détail ? 

Concrètement, un dîner commence par une invitation. Il s’agit pour nous de concevoir une invitation-objet qui ait du sens, afin que les invités puissent se préparer à la réception. Nous donnons souvent un dress code, avec un thème très spécifique. Les gens peuvent ainsi venir costumés et, parfois, suivant le public, cela peut aussi être plus accessible, comme simplement « noir et blanc ».  

Nous commençons souvent par organiser un cocktail volontairement sobre, pour ensuite tout donner à table. La mise en scène du dîner est un voyage à 360°, où on fait appel aux cinq sens. L’idée est d’émerveiller les convives, même s’ils ne se connaissent pas. Nous articulons le dîner autour d’un thème, en différents tableaux vivants. Nous réalisons de véritables mises en scène autour du thème qui est décliné à travers les mets, les décors, les costumes, les sons et les lumières…

Les serveurs ne sont pas de simples serveurs : ils réalisent aussi une performance pour donner du sens et révéler le thème choisi. En règle générale, afin de donner corps à l’idée de banquet, nous servons quatre ou cinq mets, et le placement est habituellement disposé autour de longues tables. Ce qui m’intéresse, c’est l’impression de banquet monumental qui en ressort.  

Quelles qualités sont primordiales pour l’organisation de tels dîners ?

L’endurance et la persévérance, parce que c’est long et cela prend du temps. Nous devons faire attention à tous les détails, tout prévoir, envisager toutes les possibilités et tous les scénarios. Il faut aussi être créatif ! 

Qu’aimez-vous le plus dans l’organisation de ces dîners ? 

Voir la joie et l’émerveillement sur le visage des convives ! J’aime voir ce côté enfantin se réveiller et surtout se révéler : c’est le plus beau cadeau qu’on puisse offrir.

Quels impératifs et quels critères imposez-vous pour organiser un dîner ? Certains points demandent-ils plus d’attention que d’autres ?  

Nous essayons toujours d’avoir un lieu extraordinaire, où nous faisons très attention au rapport espace-lumière. L’endroit peut avoir quelque chose de très brut comme de très sophistiqué : dans la nature, dans un château, dans une station de métro… tous les styles sont possibles, mais le caractère du lieu est très important. Ensuite, il faut établir une relation de confiance avec le client. Je n’impose rien, je partage. À travers un dîner, nous cherchons à transcender l’esprit d’une marque, d’une maison ou même d’une famille. Le rapport de confiance est donc primordial. Chaque événement représente beaucoup d’efforts et beaucoup de travail : nous ne faisons pas de concessions, nous allons jusqu’au bout des choses, dans les moindres détails. Et tout est produit sur mesure dans les ateliers. 

Selon vous, quelle est la recette d’un dîner réussi ? 

Il y a bien sûr le lieu, mais aussi la complicité des convives qui va naître du dîner lorsque le public et les invités réagissent aux divers événements de la soirée. Nous voyons les interactions se produire, nous prenons la température et nous pouvons ainsi savoir comment est perçu le dîner. Il y a vraiment une excitation ambiante ! On peut ainsi sentir quand le public est « chaud », qu’il a envie de se lever et de danser, notamment à l’arrivée des serveurs. 

Chaque serveur effectue une performance... De quoi sublimer le repas ! © Charles Kaisin et Nicolas Lobet

 

D’où vous vient votre créativité ? Comment nourrissez-vous vos inspirations ?

D’abord, c’est très curieux, mais j’ai une mémoire visuelle très développée, dont je me sers énormément. Ensuite, j’aime beaucoup les arts et métiers : comment travailler une matière, comment celle-ci se transforme… Je trouve cela fascinant. J’aime comprendre les processus de transformation. J’adore également l’art contemporain et l’histoire de l’art (littérature, arts anciens, mythologie) : ce sont des sources intarissables de références et de notes qui offrent aussi différents degrés de couches de lecture. Enfin, il y a les voyages. J’adore voyager, voir des cultures différentes : se retrouver sur la montagne à Katmandou ou encore devant le mont Blanc à Chamonix… Tout cela est très inspirant pour moi. 

Combien de temps en amont travaillez-vous à l’organisation de tels événements ? 

Cela dépend de la difficulté, du contexte : le client, le lieu, le nombre de convives… On prépare souvent un événement au minimum trois à quatre mois à l’avance, mais là, nous travaillons déjà à l’organisation d’un dîner qui doit avoir lieu dans un an !  

Combien de personnes travaillent à l’organisation d’un dîner ? Et qui sont-elles ? 

Il y a beaucoup de monde ! Des ingénieurs, des designers, des graphistes, des couturiers, des maquilleurs-coiffeurs… Au bureau, à Bruxelles, nous sommes une quinzaine de personnes en tout. Et lors du dîner même, nous sommes facilement de 200 à 300 personnes. Il faut aussi compter les habilleurs, les comédiens, les artistes, et surtout les serveurs. Il y a donc énormément de gens qui participent à chaque projet.  

Comment trouvez-vous les artistes, ateliers et artisans avec qui vous collaborez ? 

Cela nécessite une perpétuelle recherche et une perpétuelle curiosité. Parfois, ce sont les gens eux-mêmes qui viennent vers nous. Sinon, nous cherchons partout où l’on va : des chanteurs, des performeurs, des danseurs… Nous essayons d’avoir des choses très typées, poussées à l’extrême, et nous voulons aussi avoir quelque chose de neuf, d’inhabituel et de surprenant. C’est cela notre force.

Comment travaillez-vous avec les chefs et les cuisines ? 

Une fois qu’un client nous a demandé d’organiser un dîner, nous lui présentons un storyboard, généralement dans les quinze jours suivant sa demande. Ensuite, nous travaillons avec le chef et nous lui expliquons le déroulement. C’est de la créativité, nous travaillons tous ensemble ! Nous faisons des tests comme du tasting pour goûter les mets et voir comment ils se présentent dans l’assiette. 

Une tenue de marin, pour un dîner qui n'en est pas moins © Charles Kaisin et Nicolas Lobet

 

Quelles sont les demandes des clients qui vous ont le plus surpris ? Et celles qui ont été les plus difficiles à satisfaire ? 

Pour nous, rien n’est impossible ! Telle est notre devise. C’est aussi une question de possibilités et de moyens. Nous avons reçu des demandes complètement folles, comme lors d’un dîner incroyable où le client nous avait demandé de faire venir Elton John. Katy Perry est également venue. Une autre fois, un client voulait qu’il y ait des fleurs partout. Des camions remplis de fleurs sont ainsi venus depuis la Hollande jusqu’à Londres pour préparer cet événement. Nous nous adaptons à tout, tout est possible ! 

Avez-vous refusé des demandes ? 

Oui, cela arrive. J’ai par exemple refusé un dîner pour un dictateur. Ce n’est pas une question de moyens, c’est une question de conscience. 

À quoi les gens sont-ils plus attentifs aujourd’hui ? 

Pour les clients, le placement à table est le plus important. C’est souvent l’objet de discussions et d’ajustements de dernière minute ! Mais nous savons nous adapter. Quand une marque ou une maison décide de faire appel à nous, nous veillons à énormément de détails. Pour cela, nous avons un tableau de bord assez conséquent : un cahier des charges de 300 points, et nous sommes assez exigeants. 

Concernant les publics et les cultures, tenez-vous compte des différences ?

Bien sûr ! Puisqu’il existe des différences culturelles, il faut faire attention à toutes les susceptibilités de cultures. Par exemple, nous faisons attention au type de cuisine, à la manière de servir, au sens des couleurs… Il y a aussi certains codes auxquels il faut faire attention.

Tout au long du dîner, des spectacles et performances sont réalisés © Charles Kaisin et Nicolas Lobet

Vous avez organisé des dîners dans une station de métro, au bord d’une piscine, au casino de Monte-Carlo… Quel serait le prochain lieu où vous rêveriez d’organiser un dîner surréaliste ? Et quel serait le thème que vous souhaiteriez lui donner ? 

Je n’ai encore jamais organisé de dîner au Guggenheim. C’est quelque chose qui me plairait beaucoup ! En France, j’aimerais pouvoir en faire un au Louvre un jour, je pense que ce serait incroyable. S’agissant du thème, j’aimerais bien choisir d’entrer dans l’univers d’un peintre comme Claude Monet ou Marc Chagall, et le décliner ! Cela offrirait la possibilité d’interpréter beaucoup de choses, notamment en matière de couleurs. 

Quel moment vous a le plus ému lors d’un dîner ? 

Le dîner que nous avions organisé dans une station de métro, à Bruxelles, en 2016. C’était après les attentats. Nous avions volontairement fait un travail engagé. Nous avions réuni plusieurs académies de musique de différentes communes de Bruxelles, et nous avions rassemblé des enfants issus de l’immigration qui ont chanté aux côtés d’autres enfants plus privilégiés. Les enfants sont au-dessus des préjugés que les adultes peuvent parfois avoir. Cela a été un moment très fort ! J’en ai encore des frissons, cela m’avait beaucoup ému. 

Quel est le coût pour réaliser un dîner surréaliste ? 

Il n’y a pas de réponse exacte, car cela dépend de beaucoup de choses. Pour certains, tout est déjà dans le lieu et, pour d’autres, tout est à construire… Il faut compter au minimum 500 euros par personne, mais cela peut atteindre dix fois ce tarif. 

Ces dîners sont-ils tous sur invitation privée, ou certains sont-ils ouverts à un plus large public ? 

Les dîners sont faits uniquement par des sociétés qui invitent leurs propres clients, ou alors par une famille, à l’occasion d’un événement ou d’une fête. Ce sont donc des événements privés. Une fois par an, cependant, nous organisons un dîner à Bruxelles qui est plus largement ouvert au public. 

Quand les serveurs deviennent artistes... © Charles Kaisin et Nicolas Lobet

 

Quelles sont vos activités en cette période de confinement ? 

En ce moment, nous n’organisons pas de dîners. En revanche, nous organisons une immense installation d’origamis, dans les Galeries royales Saint-Hubert à Bruxelles, qui sont les plus vieilles galeries couvertes commerçantes d’Europe ! C’est un projet monumental de 50 000 origamis. Nous produisons aussi du design, notamment sur le segment des arts de la table. En fait, nous travaillons toujours, mais de manière différente !

Continuez-vous votre activité de designer ? 

Bien sûr ! Je travaille énormément, notamment sur les collections qui sortent en début d’année prochaine. 

Comment projetez-vous les dîners et plus généralement la fête en mode post-COVID ? 

C’est une bonne question… Il faudra bien sûr faire attention à distancier les gens. Et pour reprendre l’activité comme avant, nous devons déjà attendre qu’il y ait un vaccin et que les vagues de la pandémie soient terminées. 

 

www.charleskaisin.com