Portrait d’artiste #7 : Cat Loray, Voir l’Invisible

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« La peinture et le dessin m’ont amenée à créer des formes dans l’espace : le dialogue qui se crée entre une forme et son environnement est identique à celui du pinceau et de la toile.

Le processus de création est constant : accumulation, succession de traits ou de points, mise en forme de modules mettant en évidence le rapport des éléments entre eux, comme le trait, la densité, l’espace, le vide. J’exploite, je cherche, je m’aventure dans toutes sortes de supports ou de matériaux (p. ex. toile, papier, terre, caoutchouc, métal, bois), j’assemble, je colle, je construis puis déconstruis, je dessine beaucoup et je jette énormément.

Je salis, j’observe toutes sortes de choses : une tache d’huile sur un papier, les traces d’un vieillissement sur un mur, le vol des oiseaux migrateurs, l’accumulation d’éléments naturels, la formation d’une cellule. Je prends des photos, je répertorie, j’inscris ces instants comme s’il s’agissait d’un répertoire d’images. Peinture, sculpture et dessin ne font qu’un, mon travail passe de l’un à l’autre et ces activités se confrontent, s’organisent, se répondent. Rien n’est acquis ni terminé, je n’aime pas l’idée de ʺfinirʺ. Les images ou les formes que je mets en scène sont semblables aux paysages que nous enregistrons dans nos observations, une image qui reste dans nos esprits… » Cat Loray

©maxborderie

J’ai découvert le travail de l’artiste Cat Loray lors d’une visite de son exposition « Virga » à la galerie Fernand Léger (Ivry-sur-Seine) sur les conseils avisés de Stéphanie Dulout, critique d’art.

Cette exposition nous offre une déambulation sensorielle dans laquelle les œuvres de Cat Loray se répondent, se confrontent et se muent sous nos yeux.

Ses dessins deviennent sculptures et ses sculptures deviennent images. Selon notre point de vue, ses œuvres nous transmettent d’autres propositions, d’autres émotions…

« Je n’aime pas l’idée de ʺfinirʺ », nous explique l’artiste. N’est-ce pas là un signe d’absolue liberté ? Se donner la possibilité de transformer encore et encore, jusqu’à côtoyer l’infini.

Le titre de cette interview « Voir l’invisible » est une réponse à l’exposition de Cat Loray « Et si l’on pouvait voir en fermant les yeux » (2018) qui résume parfaitement le processus créatif de son art. C’est l’occasion pour moi d’échanger avec l’artiste sur ses inspirations, ses axes de recherche et les contraintes qui la poussent à nous dévoiler la part invisible du monde qui nous entoure.

Mélissa Burckel : Bonjour Cat Loray, comment allez-vous ?

Cat Loray : Je vais plutôt très bien, merci, Mélissa. Dans le contexte actuel et malgré les restrictions dues à la crise sanitaire, mon exposition à la galerie Fernand Léger est visible sur rendez-vous. Nous accueillons quand même du public, même si cela demande plus d’organisation, et je prends plus de temps avec les gens, ce qui est toujours très intéressant pour eux et pour moi bien sûr.

 

Trois mots pour décrire ce que nous vivons depuis le 18 mars 2020 ?

Parenthèse. Attente. Inquiétude.

 

Vous êtes dessinatrice, peintre et sculptrice : est-ce que l’une de ces formes artistiques domine les autres ? Par quelle pratique avez-vous débuté votre parcours artistique ?

Depuis toujours, je fais de la peinture et du dessin, et ces disciplines restent encore aujourd’hui la base de mon travail. La sculpture est venue bien plus tard, ce n’est pas toujours évident pour un peintre de passer à la troisième dimension. Il se trouve qu’il y avait comme une évidence pour moi, car mon travail de peintre a toujours eu un lien très fort avec l’espace. Aujourd’hui, je ne peux plus dissocier les choses, car ces différentes formes d’expression artistique forment un ensemble, une lecture où l’une apporte à l’autre.

 

Vous souvenez-vous de votre toute première création ? 

Je me souviens qu’un jour j’ai trouvé une bâche par terre, elle était sale. Je l’ai ramenée dans mon atelier et j’ai commencé à peindre dessus. Ce moment a été important pour moi, car il m’a fait prendre conscience que je pouvais sortir du cadre que je m’imposais avec des toiles tendues sur châssis. J’ai commencé à récupérer les bâches que les commerçants jetaient, je les coupais et les recousais. À partir de là, j’ai commencé un travail de fragmentation et de recomposition dans l’espace.

Je souhaitais aborder avec vous le sujet de la contrainte dans l’art. En tant qu’artiste, pensez-vous que les contraintes abolissent toute forme d’improvisation dans le processus créatif ?

Non, bien au contraire : la contrainte fait partie de mon processus créatif, en rendant visible celui-ci. C’est pour moi un champ d’expérimentation très large. Dans l’exposition, je montre différents dessins qui impliquent des gestes répétitifs (le trait, le point, la forme) qui sont définis dès le départ. Ce qui est intéressant dans ce travail, c’est la liberté de mon geste, même s’il est contraint, car il est lié au corps et au temps. En répétant ces gestes, les traits s’accumulent et se déforment, et le dessin prend alors toute sa dimension. Je retrouve cette répétition dans les installations en céramiques : les modules que je conçois ont tous la même forme, et pourtant, ils sont tous différents, car ils sont faits à la main, un par un. Ce temps du « faire » est très important dans mon travail, c’est un temps de réflexion, de quasi-méditation ; répéter, c’est sentir à la fois l’œuvre et la matière. En ce sens, je retrouve dans mes sculptures le même processus de travail, la répétition, l’accumulation. Je pourrais dire que je sculpte mes dessins et que je dessine mes sculptures.

 

Parmi vos œuvres exposées, on peut y découvrir Virga, faite de centaines d’aiguilles en céramique suspendues à quelques centimètres du sol, qui a été imaginée pour cet espace. Comment est née cette œuvre ? Quelle a été votre méthode de travail ? Et quels ont été vos axes de recherche ?

Lorsque j’ai été invitée à exposer à la galerie Fernand Léger, je me suis posé la question de l’espace. C’est un lieu particulier avec des contraintes intéressantes : il n’y a pas de lumière du jour, il y a des pentes, de la hauteur sous plafond. J’ai beaucoup circulé et je me suis rendu compte que c’est un espace que l’on découvre. J’ai donc travaillé sur les trois espaces qui constituent la galerie. L’exposition est comme une promenade où l’on découvre des installations en céramique qui ont chacune leur propre perception. Les dessins ponctuent ce parcours, car ils sont la base de tout ce travail.

« Virga », qui est également le titre de l’exposition, est un phénomène météorologique : ce sont des précipitations qui sont retenues dans les nuages, sans jamais atteindre le sol. J’ai trouvé la métaphore très belle, car dans l’exposition, les œuvres sont toutes suspendues, elles effleurent le sol sans jamais le toucher.

Ma création Virga est en effet faite de centaines d’aiguilles en faïence, toutes réalisées à la main. Elle est installée dans un espace avec une légère pente. Je me suis installée avec mes centaines d’aiguilles et mes kilomètres de fils, et j’ai dessiné la pièce en fonction de l’espace et de sa pente qui modifie la perception. Elle s’est développée petit à petit, au même titre que les dessins : j’avais un cadre et une matière. Elle est comme une pluie qui voudrait traverser le sol.

 

Si le lieu avait été différent, est-ce qu’il aurait modifié votre processus créatif ?

Si le lieu avait été différent, j’aurais certainement pensé autrement. Mon processus de travail me permet une grande liberté d’approche, je n’aime pas l’idée de l’œuvre figée.

Vous travaillez différentes matières (p. ex. terre, caoutchouc, plexi, métal). Est-ce que le choix de la matière joue un rôle majeur dans votre processus créatif ? L’idée découle-t-elle de la matière ou la matière arrive-t-elle après l’idée ?

Cela dépend des projets. Parfois, j’ai récupéré des matériaux qui m’ont amené à penser une œuvre, comme avec le caoutchouc, et parfois, c’est l’inverse : j’ai pensé l’œuvre et j’ai décidé du matériau. Les deux pratiques sont à chaque fois une aventure, je ne me suis jamais rien interdit. Les matériaux sont source d’inspiration, ils ont leur propre propriété. La terre, c’est différent : je l’ai choisie, car elle est pour moi très proche de l’acte de peindre, elle est malléable, on peut détruire et recommencer. Elle me permet de construire l’œuvre dans le temps, car le matériau lui-même implique ce temps.

 

Vos œuvres exposées à la galerie Fernand Léger sont toutes mobiles, suspendues par des fils à quelques centimètres du sol. Cela donne un côté expérientiel à vos installations. Chaque visiteur peut se confronter à l’œuvre, la contourner, la sentir, la toucher… Ce côté expérientiel est-il pour vous un facteur important, voire nécessaire ?

Oui, le fait que le spectateur puisse vivre l’œuvre comme une expérience et se l’approprier est très important pour moi. Si mes œuvres sont suspendues, c’est qu’elles nous questionnent dans un espace-temps.

La suspension est pour moi un moment de réflexion, un instant, un temps suspendu. C’est aussi la fragilité : les éléments sont tous suspendus par des fils et un léger courant d’air provoquera d’imperceptibles mouvements qui créeront à leur tour un son ; le son de leur matière, de leur forme. La suspension, c’est aussi la mobilité, le rapport direct à l’espace. C’est aussi la possibilité qu’a le spectateur de se confronter à l’œuvre, de tourner autour, de sentir, de toucher. C’est également la possibilité de redessiner l’espace comme quelque chose qui peut sans cesse évoluer, qui n’est jamais fini.

 

Vos œuvres ont toutes quelque chose d’organique, de sensoriel. Quelles sont vos inspirations ?

Tout mon travail est basé sur l’observation des choses qui nous entourent. Je suis particulièrement attentive aux détails, à la façon dont les choses se construisent, et le rapport de ces choses entre elles. Dans le paysage, il y a tout : les formes, les matières, les espaces, l’équilibre en somme. Mon œuvre Silencio a été conçue en observant le cœur de la fleur de tournesol, qui m’a ensuite orientée sur la suite de Fibonacci. Pour moi, il n’y avait pas d’autres façons de la construire. Je ne fais que retranscrire sous différentes formes de création ces choses qui nous appartiennent et auxquelles nous sommes sensibles.

Il y a dans vos dessins, comme dans vos sculptures, cette idée de répétition, qu’il s’agisse d’un trait ou d’une pièce en céramique. Une répétition qui apporte du volume à vos installations et à vos dessins. Qu’est-ce que vous recherchez dans ce principe de répétition ?

Je conçois mes dessins comme des sculptures et mes sculptures comme des dessins. Dans l’exposition, les dessins sont montrés sur des papiers libres où le volume prend toute sa place, au même titre qu’une sculpture.

La répétition du geste pourrait paraître un peu obsessionnelle, mais en fait, elle est un moment de concentration quasi méditatif : un geste répété, c’est un geste pensé, mais qui en fait n’est jamais le même.  Je commence toujours mes œuvres par une ligne, un trait, un trajet qui nous renvoie toujours à une direction : c’est une action visible. C’est dans la répétition et l’accumulation que mes œuvres prennent forme, différentes à chaque fois. Si vous regardez Madré, c’est un dessin qui est fait de gestes entrelacés comme de la laine, mais il est conçu comme une sculpture, il est un volume. Dans les céramiques, je conçois des éléments que j’accumule pour former l’œuvre, mais elles partent toujours d’un principe très simple qui est la ligne.

 

Quels sont vos prochains projets ?

Actuellement, je travaille sur un très beau projet à Maisons-Alfort pour un immeuble de bureaux : au centre, il y a un atrium de 20 mètres de haut, et autour de cet atrium, il y a des coursives qui desservent des bureaux. J’ai redessiné dans cet espace Wave qui était faite de 1500 anneaux en céramique : elle se déploiera dans l’espace sur 16 mètres de long et sur 9 mètres de haut. L’œuvre a été conçue en prenant en compte tous les paramètres de circulation du rez-de-chaussée au 5e étage. La pièce prendra toute sorte d’apparence, évoluant en fonction des multiples angles de vues du public.

 

Merci infiniment, chère Cat Loray.

 

Pour voir l’exposition en video : https://vimeo.com/527469055

Credits video : Max Borderie