Portrait d’artiste #6 : Anneagma

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Venue du monde du théâtre, Anne Agbadou-Masson, dite Anneagma, découvre le travail de la terre par besoin, poussée par la nécessité absolue de s’exprimer par elle-même et d’échapper à la dépendance du désir de l’autre.
Sa manière d’appréhender la céramique est instinctive. À la croisée de l’art et de l’artisanat, son travail porte les traces du passé. Les sculptures de cette artiste née à Paris d’un père ivoirien et d’une mère française sont le témoignage de son métissage. Et ses mains, porteuses de l’histoire. Réalisées sans idées préconçues, ses pièces sont d’une grande minutie : à la fois organiques et maîtrisées, les œuvres d’Anneagma sont puissantes et sensuelles. Habitée par la création, Anne bouscule les codes habituels, en espérant donner à voir des pièces singulières.

Annagma
SAVOIR FAIRE, Sophie Carre

C’est à l’occasion d’un cours de théâtre suivi par ma sœur que j’ai rencontré Anne pour la première fois.

Nous nous sommes ensuite recroisées quelques années plus tard, alors que Anne était devenue comédienne… « un métier incroyable quand on l’exerce, mais si dur et cruel quand vous ne jouez pas », comme elle le dit si bien dans cette interview. C’est d’ailleurs certainement dans l’un de ces moments que Anne a décidé de chercher du désir émotionnel ailleurs, et c’est dans la terre qu’elle l’a trouvé !

J’ai eu la chance d’assister à la naissance d’une vocation dont ses pièces peuvent témoigner.

Cette interview est pour moi l’occasion d’échanger avec l’artiste Anneagma sur son art et ses inspirations, et d’avoir son point de vue sur un thème qui m’inspire depuis très longtemps, la contrainte dans l’art…

 

Mélissa Burckel : Bonjour, Anne, comment vas-tu ?

Anneagma : Plutôt bien, vu les circonstances.

 

Trois mots pour décrire ce que nous vivons depuis le 18 mars ?

Brouillard. Chaos. Tragédie.

 

Comment es-tu devenue céramiste ?

Par besoin vital. Celui d’être en harmonie avec moi-même. Je ne voulais plus et ne pouvais plus dépendre du désir des autres. Il y a quelques années, j’étais comédienne. C’est un métier incroyable quand on l’exerce, mais tellement dur et cruel quand vous ne jouez pas. C’est un métier où l’on est choisi. J’ai alors pris le contre-pied en décidant que ce serait moi qui choisirait en devenant créatrice de ma propre vie. Instinctivement, c’est vers la terre que je suis allée. Le premier contact avec cette matière fut véritablement un bouleversement, et je pèse mes mots : cela a définitivement changé ma vie !

Annagma

Tu as rapidement trouvé ta personnalité artistique… tes pièces sont tout de suite reconnaissables. Quel a été le point de départ de ton processus créatif ?

Je crois qu’il y a une chose qui a été très importante pour moi, c’est le temps. J’ai eu la grande chance d’avoir du temps.

Je m’étais formée à la technique du tour pendant des mois. Après cela, j’ai eu envie d’éprouver la terre, d’être dans le ressenti, dans la matière. Le travail de la terre est très sensuel. Je crois que je n’ai pas eu peur de laisser la place à mon inconscient. J’ai eu besoin que les pièces racontent quelque chose. Je suis donc allée dans un travail très instinctif et proche de moi. Aujourd’hui, mon processus créatif a beaucoup évolué. Je n’envisage plus mes pièces et mon travail de la même façon : je cherche à aller aux limites de la terre. J’aime travailler dans la contrainte, car cela m’oblige à pousser plus loin ma réflexion et mon savoir-faire. C’est très excitant ! J’ai le sentiment que c’est un infini, qu’il y a une multitude de possibles. Je me dis que je n’aurai jamais le temps de tout faire ! (rires)

 

Je souhaitais aborder avec toi la notion de contrainte dans l’art. Jusqu’à maintenant, tu partageais un atelier avec d’autres artistes, et tu travaillais par exemple avec une taille de four imposée : est-ce que ce type de contrainte a modifié ton processus créatif ?

Oui, bien sûr. Comme je le disais précédemment, la contrainte est au final un élément très moteur pour moi. C’est intéressant de ne pas contourner la difficulté, mais au contraire d’essayer de s’en accommoder et de la dépasser. Le processus créatif est alors le point central du travail : questionné et décortiqué, il est poussé plus loin. Ce qui permet en définitive de se dépasser. Les créations n’en sont que plus complexes, ce qui ne se voit pas forcément même si, à mon avis, c’est très important, donc plus intéressant.

Annagma

Tu as réalisé une collaboration avec Dior Maison. As-tu reçu un cahier des charges très précis où simplement un thème à respecter ?

On m’a laissée totalement libre dans ma création. La confiance fût totale. Je ne les remercierai jamais assez pour ça.

Lorsque Dior Maison a fait appel à moi, je crois que mes pièces résonnaient à ce moment-là avec la collection Dior qui était en préparation et qui avait la particularité d’avoir été en partie réalisée au Maroc.

 

Quels ont été ta méthode de travail et tes axes de recherche ?

J’ai étudié l’histoire de cette grande maison qu’est la maison Dior. J’étais totalement sous le charme des lignes très pures, des courbes souples et très modernes pour l’époque. Cela m’a beaucoup inspirée. Je pensais sans cesse à la courbe, aux arrondis, presque comme si je dessinais un vêtement. C’était très plaisant. Ce qui m’importait beaucoup, au-delà d’être toujours dans une sincérité, c’est-à-dire créer des pièces qui partent de moi et non pas faire quelque chose pour essayer de plaire, c’était de créer une pièce qui relevait de l’élégance.

 

Tu donnes également des cours de céramique dans un atelier parisien : la transmission d’un savoir-faire est-elle pour toi essentielle ?

Oui, mille fois oui! On m’a bien transmis ce savoir-faire, alors pourquoi n’en ferais-je pas autant ?

Il faut avoir une grande humilité face à la terre. Tant de choses ont été réalisées grâce à elle depuis des siècles, et cela continuera après nous. Nous sommes là pour explorer, mais aussi pour transmettre afin que cela puisse continuer. C’est tellement enrichissant à tous les points de vue. Humainement et artistiquement. C’est un échange.

Annagma
SAVOIR FAIRE, Sophie Carre

Tu travailles de la terre à grès, à faïence et à porcelaine. Est-ce que le choix de la matière joue un rôle majeur dans ton processus créatif ? Es-tu souvent en recherche d’autres matières ?

Complètement. Ce sont trois familles distinctes et elles diffèrent par leurs propriétés. Par exemple, on aura beaucoup plus tendance à aller vers la faïence si on souhaite réaliser de la sculpture. Chaque terre raconte quelque chose. Pour répondre à ta seconde question, je crois qu’un jour j’aimerais beaucoup travailler le métal…

 

Ton travail me fait beaucoup penser à l’univers de Cocteau. Où puises-tu tes inspirations : dans la littérature, le cinéma, le théâtre… ?

C’est drôle, on m’a dit la même chose il y a quelques jours.

Mes pièces m’apparaissent très souvent en rêve. Chez moi, l’inconscient détient une part énorme dans la création.

Je crois que je puise mes inspirations dans mon histoire personnelle. J’ai la chance d’avoir une double culture du fait de mon métissage franco-ivoirien et, en vieillissant, c’est une chose très importante qui me définit en tant qu’être et face aux autres. Je sais que chaque pièce qui m’apparaît en rêve vient de là.

Annagma

Si tu pouvais réaliser une pièce sans aucune contrainte technique (p. ex., taille de four, matière), à quoi ressemblerait-elle ?

À une sculpture dans laquelle on pourrait rentrer !! Une sculpture dans laquelle on pourrait circuler, toucher la matière, la caresser.

Je suis bien incapable de dire à quoi elle ressemblerait, mais je voudrais que ce soit une expérience sensorielle et sensuelle. Un moment de poésie comme il en manque tant dans la vie.

 

Tu utilises le réseau social Instagram pour diffuser tes pièces : quel impact ce réseau suscite-t-il ? a-t-il contribué au succès que tu rencontres aujourd’hui ?

Son impact est énorme. C’est un réseau très puissant. Bien sûr qu’il a contribué à faire connaître mon travail et il continue à le faire !

 

Peux-tu nous indiquer trois comptes à suivre ?

#UrsulaMorleyPrice

@Kate_Mccgwire

@TheoJansen

 

Quels sont tes prochains projets ?

Je participe normalement à une exposition collective au Musée des arts décoratifs de Berlin qui a déjà été repoussée deux fois et qui se déroulera au printemps. Et surtout, je souhaite continuer à créer quoi qu’il arrive.

 

Merci, Anne !

Tout le plaisir était pour moi, ma très chère Mélissa !