Portrait d’artiste #4 : Mathilde Nivet

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par Mélissa Burckel, directrice artistique et curatrice

Mathilde Nivet © Dan Weil

Mathilde Nivet est une artiste française diplômée de l’école Duperré de Paris. Elle décide de se consacrer à sa passion pour le décor en devenant set designer, créant des décors principalement en papier. Elle manipule inlassablement ce matériau en s’interrogeant sur les notions de fragilité, d’improvisation et de récit. Elle réalise également la scénographie de vitrines, crée du packaging et intervient lors de workshops et de conférences dans des écoles d’art et musées. Ses travaux personnels sont régulièrement présentés lors d’expositions.

C’est par un pur hasard que j’ai découvert l’artiste Mathilde Nivet. Je marchais rue de Sèvres, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, lorsque j’ai aperçu, dans la vitrine d’une boutique de Luxe, une jeune femme, perchée à 3 mètres de hauteur qui suspendait un décor floral tout en papier… Je me souviens avoir été totalement happée par ce jardin poétique et par les gestes si précis et minutieux de cette mystérieuse funambule. Sans réfléchir, je suis entrée dans la boutique, à la rencontre de cette jeune artiste et lui ai demandé son nom…

Quelques mois plus tard, j’ai contacté Mathilde Nivet dans le cadre de la création d’un Musée éphémère pour une grande marque française. Un projet, malheureusement annulé, qui demandait beaucoup de contraintes techniques et artistiques. La contrainte dans l’art est un sujet qui me passionne, il me paraissait donc très intéressant, de découvrir le point de vue de l’artiste Mathilde Nivet à ce sujet…

Le jardin anglais suspendu, réalisé par Mathilde Nivet dans la galerie marchande Burlington Arcade © Paul Read

Mélissa Burckel : Bonjour, Mathilde, comment vas-tu ?

Mathilde Nivet : Salut, Mélissa, je vais bien, merci ! J’ai quitté Paris pour vivre à la campagne il y a six mois et, depuis, la vie est belle !

Trois mots pour décrire ce que nous vivons depuis le 18 mars ?

Trois mots seraient trop courts. Ascenseur émotionnel ? Tranquillité, puis panique ?

En nous privant de toute distraction et de moyens financiers pour certains, cette crise nous amène à réfléchir à l’essentiel : avec qui, où, et comment vivons-nous ? Cela nous convient-il ? Si ce n’est pas le cas, comment changer les choses ? Mais, en parallèle, il est difficile de faire des projets quand le futur est incertain ; c’est ce qui rend la période très difficile pour beaucoup. 

Tu es « set designer » et tu crées principalement tes décors avec du papier. Pourquoi le choix de cette matière ?

C’est difficile de répondre, car il y a mille raisons qui me font aimer le papier ! Je suis très attachée à la notion d’éphémère, de fragilité, à l’idée de ne pas encombrer le monde et de devoir profiter d’un instant qui ne dure pas, et le papier traduit bien ces valeurs. J’aime aussi la modestie de ce matériau que tout le monde connaît et qui est vraiment ancré dans notre quotidien. J’aime le fait qu’il se plie si facilement à la création sans avoir besoin de machine complexe pour l’appréhender. 

Installation au Bon Marché © Cinemi 2014

Je souhaitais aborder avec toi le sujet de la collaboration entre artiste et marque et, plus précisément, la notion de contrainte dans l’art. Nous devions collaborer sur un projet de musée éphémère pour lequel je souhaitais que tu réalises des fleurs monumentales en papier… Quels sont les éléments qui te font dire « oui » à une collaboration ? 

Beaucoup de paramètres sont en jeu, le premier étant l’intérêt plastique du projet et l’univers du commanditaire. Le second facteur est le ratio temps-rémunération. Si le projet est très chronophage et peu rémunéré, je refuserai probablement, sauf s’il me donne l’occasion d’explorer quelque chose de vraiment nouveau. Et si le projet est sans intérêt mais rapide et très rémunérateur, j’accepterai pour libérer ensuite du temps pour des projets personnels. 

Peux-tu refuser un projet en raison de contraintes trop complexes ?

Oui, si cela est vraiment lié à une technique de papier que seuls quelques maîtres japonais sauraient maîtriser. Mais, sinon, les contraintes ne m’effraient pas, car j’ai appris avec l’expérience à m’entourer de personnes qui savent m’épauler. Apprendre à déléguer et savoir choisir les bons partenaires sont des qualités importantes dans nos métiers. 

Shang Xia © Mathilde Nivet

Tu as réalisé un jardin anglais suspendu dans la grande galerie marchande Burlington Arcade située à Londres. Combien de temps faut-il pour réaliser une telle installation ?

Le plus long a été le temps de la conception : dessiner le projet, faire les maquettes de fleurs et tous les fichiers techniques, définir le meilleur système d’accroche, trouver un transporteur adapté, etc. Quant à la production, elle a pris une quinzaine de jours : les fichiers des fleurs ont été découpés par une entreprise de découpe laser, et les éléments ont été découpés et façonnés par une équipe de six personnes pendant une semaine. Ensuite, je suis partie à Londres avec mon assistante principale et, aidées d’une petite équipe locale, nous avons installé le jardin au cours de trois nuits de montage. C’était un projet épuisant, mais tellement satisfaisant ! C’est de loin la réalisation dont je suis la plus fière.

Tu as dû certainement répondre à un cahier des charges ultra-précis. Quelle a été la contrainte la plus compliquée à travailler ?

C’était quantifier de façon juste les éléments à produire. J’avais tellement peur qu’il n’y ait pas assez de fleurs que j’en ai produit deux fois trop. Résultat, l’installation qui devait faire dix mètres de long en faisait vingt. Du coup, j’ai gagné très peu d’argent sur ce projet, mais le résultat était spectaculaire ! Le temps d’installation est également souvent difficile à estimer. 

Ta méthode de travail est-elle toujours identique, quel que soit le projet ? 

Oui : en général je commence par de petits crayonnés, puis je passe très vite à des maquettes. En effet, je réfléchis mieux avec mes mains : je n’aime pas être purement conceptuelle en forçant la matière à convenir à une idée. J’aime mieux que les idées naissent de la manipulation de la matière. 

Le jardin anglais suspendu, réalisé par Mathilde Nivet dans la galerie marchande Burlington Arcade © Yvone Hardiman

En tant qu’artiste, penses-tu que les contraintes abolissent toute forme d’improvisation dans le processus créatif ? 

Non, bien au contraire. Les contraintes apportent un cadre dans lequel il est beaucoup plus facile de composer et elles n’empêchent en rien la créativité. C’est la liberté complète qui peut parfois être vertigineuse et paralysante. Avoir des contraintes permet aussi de gagner du temps, car dans une commande, le but est de satisfaire le client dans un temps en général assez réduit, et savoir ce qu’on peut ou ne peut pas faire réduit la marge d’erreur. 

Lors de notre première rencontre, tu disais vouloir exploiter d’autres matières que le papier. J’ai ainsi vu l’une de tes dernières créations, un dragon réalisé en bambou et polyester : était-ce une volonté de ta part de travailler d’autres matières ? Est-ce que cette nouvelle matière exige une méthode de travail totalement différente de celle que tu utilises pour le papier ?

Mon goût pour les matériaux est ce qui me guide dans mon travail. J’ai exploré le papier pendant quinze ans et, aujourd’hui, j’ai envie de m’immiscer dans les propriétés d’autres supports, mais toujours guidée par ces notions d’éphémère, de légèreté et de modestie. Avec le polyester, j’ai utilisé les mêmes techniques que pour le papier (découpage, collage) et j’ai simplement ajouté le repassage. J’ai aimé la brillance, la souplesse et la solidité de cette matière que j’ai explorée dans deux autres projets cette année.

Tes créations nous plongent dans des univers très poétiques, des parenthèses enchanteresses… Quels artistes t’inspirent ?

Concernant la sculpture et les installations, je suis fascinée par les créations de l’artiste coréen Do-ho Suh, techniquement incroyables et subtilement mélancoliques. J’apprécie aussi depuis longtemps le travail de Giuseppe Penone, révélateur de la matière naturelle. Je suis également extrêmement touchée par les œuvres de Rachel Whiteread, qui donnent matière à l’invisible avec subtilité et poésie. 

Picturalement, j’adore les dessins étranges de Henry Darger. Son sens de la composition et de la couleur sont fascinants. Mais ma plus forte influence est sûrement celle d’illustrateurs jeunesse dont je collectionne les ouvrages : Agnès Rosenstiehl, Quentin Blake, Dick Bruna, Richard Scarry, Emma Adbåge, Gerda Muller, Pierre Probst, Elsa Beskow et bien d’autres encore. Ces artistes créent justement des mondes poétiques et enchanteurs qui me ravissent. Quand je crée, j’ai l’impression qu’ils sont penchés sur mon épaule et me murmurent des conseils à l’oreille. 

Peux-tu nous parler de tes prochains projets ?

Je suis en train de fonder un studio de création appelé Manidoro qui explore les matériaux. J’en assurerai la direction artistique et je cherche des nerds de la matière pour collaborer sur des projets ; avis aux amateurs !

Merci beaucoup Mathilde !