Olivier Theyskens : rencontre avec un créateur de mode doublement inspiré

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Olivier Theyskens a récemment présenté sa collection de prêt-à-porter printemps-été 2021 pour sa marque homonyme dans un format virtuel. Rendant hommage à Mylène Farmer, les pièces de cette collection – chemises à lavallière, longues robes noires à volume, corsets, vestes et pantalons pied-de-poule – illustrent la virtuosité technique de ce styliste belge et s’accordent parfaitement avec le style néo-romantique et les silhouettes épurées sensuelles qui ont fait sa signature. Plus tôt, en juillet, le styliste signait aussi sa première collection pour Azzaro à la suite de sa nomination en tant que directeur artistique de la maison en février 2020. À 43 ans, le styliste belge est un jeune homme bien occupé.  

Olivier Theyskens
Atelier d'Olivier Theyskens. Crédit photo: CLAESSENS & DESCHAMPS

Ancien élève de La Cambre à Bruxelles, le couturier a déjà derrière lui une riche carrière qui l’a vu occuper la direction artistique de Rochas et de Nina Ricci et être recruté en 2010 par Andrew Rosen pour relancer la marque Theory. Ancien styliste au théâtre royal de la Monnaie, il a aussi conçu les costumes d’un opéra de Verdi. Ses créations ont été portées et médiatisées par des stars comme Madonna, Nicole Kidman, Reese Witherspoon ou Mylène Farmer.

Derrière une devanture vitrée, dans son nouvel atelier niché dans une cour du 3e arrondissement, une playlist joyeuse résonne, couverte par le bruit des machines à coudre. Assis sur un canapé blanc, un café à la main, tout de noir vêtu et ses longs cheveux noirs coiffés en queue-de-cheval, le créateur nous accueille dans un univers sobre et apaisant, à son image.

Nous avons rencontré Olivier Theyskens juste avant l’annonce du reconfinement pour parler de ses dernières collections, de sa vision créative, de ses inspirations et de son regard sur l’évolution de l’industrie en cette période bouleversée.

Olivier Theyskens
Atelier d'Olivier Theyskens. Crédit photo: CLAESSENS & DESCHAMPS

Acumen: Comment se passe cette période pour vous ?

Olivier Theyskens : Si seulement nous pouvions être en post-COVID… Qui sait quand nous pourrons dire que nous sommes enfin entrés dans cette période ! On réalise à quel point aujourd’hui un phénomène arrivé de l’autre côté du monde nous impacte en quelques jours. Tous les secteurs sont touchés. En tant que créatif, j’ai un joli rôle : je peux toujours imaginer l’après. On attend de nous que nous ayons des idées et que nous continuions à apporter quelque chose de positif.

 

J’avais plutôt l’impression que le secteur créatif était plus touché par la pandémie que d’autres domaines, non ?

Sur le plan économique et sur celui de l’industrie de la mode, oui, clairement. Par mon travail, j’ai vu que les premiers touchés par la pandémie étaient les usines en Lombardie qui nous fournissaient.  Beaucoup de personnes sont rapidement tombées malades en Italie. Les usines ont dû fermer alors que nous continuions à travailler normalement à Paris, peu conscients de ce qui allait arriver. Nous entrions dans la Paris Fashion Week, les invités étaient entassés dans les défilés, les soirées avaient lieu. On était encore naïfs.

Olivier Theyskens
Atelier d'Olivier Theyskens. Crédit photo: CLAESSENS & DESCHAMPS

Comment avez-vous vécu la présentation de votre collection printemps-été 2021 pour votre marque, début octobre ?

Nous avons juste montré des images. Tout s’est très bien passé et j’ai eu de très bons retours. Mais en matière d’expérience, cela reste étrange. En temps normal, il y a de l’adrénaline et une forte pression liée à l’événementiel, au public présent et à la communauté qui est rassemblée. Cependant, pour cette collection, j’ai travaillé très dur pour un moment qui n’a duré que dix minutes. Les moments de tension ont eu lieu avant les prises de vue. Tout a été fait dans l’atelier à Paris avec une petite équipe. Nous voulions que tout soit parfait, mais ce furent des moments bien plus calmes qu’un défilé.

 

Le stress était-il moins fort ?

Disons plutôt que le stress n’a pas pu se libérer comme cela se fait après un défilé. Normalement, après un défilé, on n’a qu’une seule envie, c’est d’aller boire un verre pour évacuer le stress ; mais dans le cas présent, nous avons simplement envoyé les photos par e-mail, et c’était terminé. Même si nous voulons que ce soit parfait et que nous désirons créer de l’émotion, le 2D ne procure pas ce que peut offrir le réel en émotions. Quand vous regardez les photos d’un vrai défilé en présence d’une audience, vous pouvez vous imaginer à la place du public. C’est plus plat et différent quand il n’y a pas de public.

 

Pouvez-vous nous dire comment Mylène Farmer vous a inspiré ? 

Lors du confinement en mars, je me suis replongé dans mon adolescence et j’ai redécouvert l’amour que j’avais pour Mylène Farmer et son univers. À l’époque, je ne cherchais pas à l’analyser. Cette plongée dans mes souvenirs m’a alors permis de comprendre à quel point elle a contribué à forger l’adulte que je suis devenu.

 

Depuis que vous avez relancé votre marque, comment votre approche a-t-elle évolué ?   

Mon style évolue tout le temps. Entre le moment où j’ai arrêté de créer mes propres collections en 2002 et ma reprise en 2016, il y a eu un long intervalle. Sur le plan créatif, ce fut pour moi une sorte de recherche pour me repositionner, à travers une recherche d’identité, de lien avec le passé en parallèle d’une quête de contemporanéité. Nous avions débuté comme une start-up et nous commencions à nous éloigner de ce mode de fonctionnement. Mais avec l’arrivée de la crise sanitaire, j’ai l’impression d’être plus que jamais une start-up. Avec les années, on a adopté un modèle particulier qui me correspond bien et qui me permet heureusement aujourd’hui de m’adapter rapidement. Je me sens très libre, comme l’exprime justement ma collection. Nous avons tout réalisé nous-mêmes à l’atelier avec beaucoup de passion et de la bonne humeur. Nous nous sommes recentrés et concentrés sur ce qu’il était possible de faire sans bouger. Nous avons donc utilisé des deadstocks, c’est-à-dire des stocks de matières restant d’anciennes productions.

Olivier Theyskens
Atelier d'Olivier Theyskens. Crédit photo: CLAESSENS & DESCHAMPS

Comment avez-vous vécu le confinement ?

C’est horrible à dire, mais pour moi, il est un peu arrivé au bon moment. Nous venions de finir une période intense, et le confinement est arrivé comme des vacances imposées qui ne m’ont pas fait de mal. J’avais beaucoup travaillé, j’étais fatigué et j’avais besoin de me recentrer. Ma nouvelle collaboration avec la maison Azzaro commençait et j’avais besoin de temps pour moi pour réfléchir et souffler un peu.

 

Justement, comment se sont passés vos débuts chez Azzaro en étant à distance avec vos équipes ?

Ce n’est pas la première fois que je prends la direction artistique d’une maison. Chaque début est très spécial, c’est un moment particulier et celui-ci l’était évidemment encore davantage. C’est difficile pour les équipes de trouver comment s’adapter à un nouveau directeur artistique et de lui permettre de travailler. Du fait du confinement, j’ai eu beaucoup de temps pour communiquer avec les équipes et, sans se voir, nous avons tissé des liens importants entre les coups de téléphone, les e-mails et les réunions. La nécessité de devoir toujours trouver des solutions a encore renforcé nos liens. Nous sommes ainsi parvenus à avancer en dépit de circonstances difficiles. Comme une partie des membres du personnel travaillant dans les ateliers sont plus âgés, nous avons veillé à les protéger en leur envoyant par exemple des machines à coudre pour travailler de chez eux, ce qui n’a pas été toujours facile.

 

Comment avez-vous vécu la présentation de votre première collection avec Azzaro ?

Comme nous avons présenté un clip, j’ai finalement trouvé que c’était bien de ne pas avoir ce côté trop extravagant d’un défilé physique. Le monde de la mode peut être comme un ogre qui veut tout voir, tout savoir, et puis, soudainement, passer à autre chose. Nous sommes plus dans l’idée de commencer une histoire durable qui va se développer avec le temps. Commencer ainsi plus en douceur a en fait été très bien. Nous avons beaucoup de potentiel pour créer et revenir avec de nouvelles idées. Dans ces circonstances, nous pouvons aussi explorer des choses qui n’ont jamais été réalisées. Même si la période est loin d’être idéale, elle peut aussi être intéressante.

Olivier Theyskens
Atelier d'Olivier Theyskens. Crédit photo: CLAESSENS & DESCHAMPS

Comment voyez-vous évoluer le milieu de la mode après cette pandémie ?

Beaucoup de personnes disent que le milieu de la mode avait besoin d’évoluer. Selon moi, c’est un peu le cas tout le temps. J’observe un désir croissant, presque nostalgique, de montrer des choses magnifiques dans des lieux fortement chargés d’émotions comme lors d’un défilé. Il faudra attendre encore un peu pour cela. Le wholesale traverse une période de grandes difficultés à tous les niveaux : la distribution, les boutiques, les pôles commerciaux, mais aussi la pression supportée par la communication. Tout est bousculé et chamboulé. Beaucoup ont peur en ce moment. La mode souffre particulièrement. C’est difficile de porter un jugement. Il semble qu’il y ait une déperdition d’authenticité. Il y a une attente pour des choses « vraies », que ce soit positif, négatif, mélancolique, coloré ou dark. On a l’impression que tout est policé pour s’adapter au fonctionnement des réseaux sociaux, de la communication et du marketing, et que cela fait un peu perdre de vue la créativité pure.

 

Est-ce que certaines choses ne vous plaisent pas dans le monde de la mode en ce moment ?

C’est très difficile à dire parce que ce n’est pas un secteur où le relationnel est exemplaire, comme c’est d’ailleurs le cas dans beaucoup de structures. Pourtant, le relationnel est très important. Ainsi, un défilé est un gros travail collectif. Tout le monde se réunit et œuvre ensemble. Si un semblant de normalité ne revenait pas, nous perdrions beaucoup, car il y a une vraie cohésion et stimulation quand tout le monde est embarqué pendant un mois, d’une ville à l’autre. Dans un univers de créatifs comme celui de la mode, l’émulation collective est importante pour saisir les choses, discuter au sujet des différentes étapes, choisir les matières, les couleurs, et décider de la coupe. La distanciation forcée est une épreuve. C’est comme si nous étions sur nos petites îles à travailler du mieux possible, mais les liens affectifs se distendent.

 

Le temps des défilés physiques est-il révolu ?

Le désir d’y revenir est là. Il faut attendre pour savoir si cela sera possible. Paradoxalement, j’ai pu voir des défilés physiques pendant cette pandémie où toute la première rangée était collée à son téléphone au lieu de se concentrer pour regarder le défilé. À un moment donné, il faut se poser les bonnes questions et savoir si l’on veut effectivement un retour vers des défilés physiques. Quand un défilé a lieu, il a lieu maintenant : il ne va pas recommencer dans dix minutes.

Olivier Theyskens
Atelier d'Olivier Theyskens. Crédit photo: CLAESSENS & DESCHAMPS

En parlant de mobile, quelle est votre relation aux réseaux sociaux ?

Quand je découvre un compte, j’essaye de le regarder comme s’il s’agissait d’un livre. Je fais un effort pour valoriser cette horreur que sont les réseaux sociaux, sinon on perd un temps fou. Je me méfie et je veille à me préserver de ce sentiment de malaise que beaucoup de personnes ressentent et qui provient de la confrontation qui existe entre la vie que l’on a envie de vivre et celle que l’on a réellement. Les réseaux sociaux génèrent une frustration, même si l’on sait que ces vies ou les images que l’on regarde sont fake. Si l’on tombe dedans, cela peut petit à petit nous chambouler, nous conduire à avoir une vision biaisée du réel et créer un sentiment de frustration. J’essaye donc d’organiser des journées sans téléphone, mais c’est très difficile. Il se trouve toujours un moment où il faut appeler quelqu’un ou bien où le téléphone est nécessaire, et on finit rapidement par l’avoir de nouveau entre les mains.

 

Instagram a une place importante dans le milieu de la mode. Comment vous sert-il ?  

Instagram reste très important. Pour ma dernière collection, j’ai échangé sur Instagram avec des personnes que je ne connaissais pas, et qui me faisaient part de leur ressenti. C’est une forme de relation privilégiée que j’aime avoir. C’est très important de pouvoir avoir un retour direct venant de personnes que je ne connais pas, notamment pour cette dernière collection. Mylène Farmer est une personne qui touche beaucoup de monde intimement. J’étais donc anxieux de connaître le ressenti des fans et de toutes ces personnes qui aiment profondément Mylène Farmer et son univers.

 

Pensez-vous que cette pandémie peut être salutaire pour le milieu de la mode ?

Non. En revanche, le milieu de la mode doit être capable de se transformer. Une transformation n’est jamais facile. Nous vivons une évolution forcée, c’est un moment difficile. L’industrie de la mode regroupe beaucoup de disparités, des poids lourds coexistent avec de petites structures qui débutent. Pourtant, une rédactrice a tout autant intérêt à voir les créations d’un débutant que celles d’un bastion de la mode. La créativité peut être équivalente des deux côtés, mais les disparités sont énormes en matière de fonctionnement. Face à une crise économique, tous ne sont pas logés à la même enseigne, et cela est un danger pour l’univers de la mode.