« Portrait d’artiste » : Quentin Deronzier par Melissa Burckel

Partager

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Quentin Deronzier

Créant des visuels théâtraux d’un autre monde, le réalisateur français Quentin Deronzier a développé au fil des années un goût unique pour les palettes de couleurs électriques et les concepts surréalistes. À travers ses créations, il explore des idées déformantes, toujours à la frontière entre le réel et l’impossible. Quentin Deronzier a travaillé avec d’innombrables artistes, personnalités et marques à travers le monde…
Dans le métier que j’exerce, un de mes moments privilégiés est de passer de longues heures à la recherche de l’artiste avec lequel je collaborerai sur un projet artistique. C’est durant l’une de mes nuits d’insomnie que j’ai découvert le travail de Quentin Deronzier. Son compte Instagram est apparu dans mes suggestions et je me souviens d’avoir été totalement transportée par son univers surréaliste électrique, proche de celui de James Turrell, ainsi que par son esthétisme tout droit sorti d’un film de science-fiction

Je travaillais sur un projet en marge du festival « Paris Design Week » pour la marque de spiritueux Campari, à la demande de l’agence Moma Event. Il s’agissait de l’ouverture d’un lieu éphémère intitulé « Red Galleria » alliant design, art et musique. J’ai rapidement contacté Quentin Deronzier et lui ai demandé de réaliser une expérience immersive en réponse à la thématique Unlock the Unexpected, signature de la marque.
Un voyage onirique et immersif défiant l’espace et le temps.
Les contraintes abolissent-elles toute forme d’improvisation dans le processus créatif ?
L’artiste Quentin Deronzier nous livre son point de vue lors d’un entretien réalisé dans les bureaux de La PAC (société de production de films), qui le représente.

Mélissa Burckel : Bonjour Quentin, comment vas-tu ?
Quentin Deronzier : Très bien, Mélissa, j’espère que toi aussi. Les projets s’enchaînent mais j’arrive tout de même à me prendre quelques jours ici et là pour me reposer et profiter de l’été.

MB : Peux-tu décrire en trois mots ce que nous vivons depuis le 18 mars ?
QD : Remise à zéro. Cette crise est si déstabilisante qu’elle remet en perspective des choses que nous pensions acquises.

MB : Tu partages ton temps entre Paris, New York et Los Angeles mais tu vis toujours à Annecy, ta ville natale. Pourquoi est-ce si important pour toi ?
QD : Pour moi, c’est une question d’équilibre. La stimulation créative et l’énergie d’une grande ville sont essentielles à mon développement personnel. Ayant vécu dans plusieurs capitales comme Paris, Amsterdam et Tokyo, je me suis énormément nourri de ces expériences et des rencontres que j’y ai faites. Mais il arrive toujours un moment de saturation. Un trop-plein. J’ai alors besoin de m’évader dans un endroit calme, lent, proche de la nature, pour sortir la tête du guidon et prendre du recul sur ce que je fais. C’est pourquoi ma vie et mon studio à Annecy contrebalancent mes expériences à Paris ou à l’étranger. Je ne m’ennuie ni de l’un ni de l’autre.

Tokyo Architecture by Quentin Deronzier

MB : Je souhaitais aborder avec toi le sujet de la collaboration entre artiste et marque et, plus précisément, la notion de contrainte dans l’art… Lorsque je t’ai demandé de créer une installation immersive accueillant du public alors que ton travail, à l’époque, était majoritairement destiné au digital, quelle a été ta toute première réaction ?
QD : C’était une vraie opportunité de porter mes créations digitales dans un univers physique et réel. De briser la barrière de l’écran et d’immerger le public dans mon univers. Cela m’a permis de pousser mes idées encore plus loin.

MB : Tu as dû faire face à pas mal de contraintes, notamment le lieu, en travaux, que tu n’as donc pu visiter au commencement de ton processus créatif, mais aussi des contraintes techniques, budgétaires… Sous quelle contrainte a-t-il été le plus compliqué de travailler ?
QD : Un des aspects les plus importants de mon travail est de faire voyager l’audience. Que ce soit de façon émotionnelle ou sensorielle, j’essaye d’emmener les personnes dans un coin de leur imaginaire qui est totalement différent de l’espace physique dans lequel elles se trouvent. La contrainte dans le cadre de la Red Galleria était d’arriver à ce que le public se détache un instant du lieu, pour s’immerger dans une réalité alternative, ne serait-ce que pendant cinq minutes.

MB : Tu as réalisé une expérience immersive composée de quatre univers visuels différents. Quelle a été ta méthode de travail ?
QD : J’ai voulu traduire visuellement les différentes étapes sensorielles constituant la dégustation d’un cocktail Campari. L’expérience démarre par une intro ancrée dans les racines de Campari, avec des animations de motifs architecturaux basés sur la Piazza del Duomo à Milan. L’audience se retrouve ensuite (virtuellement) les pieds dans l’eau qui représente la fraîcheur de la première gorgée… pour ensuite se retrouver dans un labyrinthe de portes et fenêtres évoquant les possibilités qui s’offrent à nous et faisant écho à la signature de la marque Unlock the Unexpected. L’expérience se termine par un voyage spatial au travers d’un ciel étoilé évoquant le climax de ce voyage sensoriel.

MB : Aujourd’hui, tu réalises des clips, des films publicitaires pour des marques, des artistes… Pour toi, les contraintes abolissent-elles toute forme d’improvisation dans le processus créatif ?
QD : Non, pour moi, les contraintes forcent l’esprit à trouver des solutions qui font naître de nouvelles idées. Elles permettent aussi d’apporter un cadre à une réflexion créative. Sans cette limite, il est plus difficile de s’arrêter sur un concept ou une idée.

MB : Peux-tu refuser un projet pour cause de contraintes trop complexes ?
QD : Uniquement si j’ai le sentiment que les contraintes étouffent la créativité et vont à l’encontre de
mes principes.

MB : Ton travail m’a immédiatement fait penser à l’univers de James Turrell. Peux-tu nous dire quels
artistes t’inspirent ?
QD : Turrell a toujours été un artiste que j’admire et j’ai eu la chance de voir quelques-unes de ses œuvres sur l’île de Naoshima au Japon. Dans la même veine, je suis en admiration devant les installations de Leandro Erlich qui manipule le réel pour le rendre ludique et déroutant. Côté photo, je suis de très près le travail de Daniel Sannwald, très porté sur la couleur, comme le mien.

MB : Quelles installations t’ont le plus marqué ?
QD : Les installations du collectif « teamLab » à Tokyo qui immergent le public dans des installations digitales, et particulièrement celle nommée Planet qui se parcourt pieds nus et joue sur nos perceptions sensorielles.

MB : Tu utilises beaucoup le réseau social Instagram pour diffuser tes projets personnels. Quel impact suscite-t-il? Selon toi, Instagram a-t-il contribué au succès que tu rencontres aujourd’hui ?
QD : Totalement. C’est via ce réseau que j’ai pu décrocher mes plus gros projets, comme Nike, Drake, Will Smith… ainsi que notre collaboration avec Campari ! J’utilise mon compte comme une vitrine, un portfolio qui pourrait presque remplacer mon site web.

MB : J’ai vu, en effet, un extrait de Motion Design avec Will Smith. Peux-tu nous en dire un peu plus ? S’agit-il d’un clip ou d’un film publicitaire ?
QD : L’idée de ces collaborations avec Will Smith est d’apporter un contenu court et artistiquement fort sur différentes thématiques. Tout a commencé par le projet personnel Dancing Through The Night que j’avais posté sur mon Instagram en utilisant comme bande-son un morceau de son fils Jaden. Will Smith l’avait repéré et partagé sur sa page.
À la suite de ça, son équipe m’a contacté pour faire une première collaboration autour de la danse. Nous avons donc effectué un scan 3D du visage et du corps de Will Smith à Los Angeles puis travaillé sur une première vidéo.
Pendant le confinement, nous avons collaboré de nouveau sur un court métrage qui amenait un message positif sur le fait de rester isolé chez soi : Home becomes a borderless and peaceful place, reflecting the vastness of the mind and the beauty of imagination.
 Et enfin, en juillet, nous avons imaginé cette courte vidéo de nouveau basée sur le mouvement.

MB : Depuis quelques années, de nouvelles influenceuses débarquent sur les réseaux sociaux avatars virtuels créés par des codes informatiques. Ces mannequins, chanteuses ou musiciennes d’un nouveau genre possèdent des millions de followers et signent des contrats avec les plus grandes marques de luxe. Qu’en penses-tu ?
QD : C’est un topic très intéressant car il ouvre des possibilités infinies. On est totalement dans le monde de l’imaginaire et j’adore l’idée de pouvoir suivre la vie d’un personnage fictif sur nos réseaux sociaux, comme on peut le faire tout au long d’un film d’animation. Il faut néanmoins procéder de façon intelligente car, comme n’importe quelle personnalité, les choix et les actions de cet avatar auront des conséquences bien réelles sur la vie des personnes qui s’y identifient.

MB : Avec quel artiste ou quelle marque rêverais-tu de collaborer ?
QD : J’adorerais collaborer avec Louis Vuitton. Ils osent beaucoup de choses, notamment depuis que Abloh est aux commandes des collections masculines de la marque. J’avais pu me rendre à son pop- up store qui présentait la collection printemps-été 2019 à Tokyo et j’avais été ébloui par la mise en scène. C’était une vraie exposition d’art contemporain en plus d’être un showroom. Côté musique j’ai un faible pour Billie Eilish, en raison de sa spontanéité et de son talent.

MB : Tes projets à venir ?
QD : J’ai deux campagnes et deux clips sur le feu et, en sous-marin, je développe un projet de long métrage.
MB : Merci Quentin !

offline by deronzier

L’INTERVIEW ACUMEN DE QUENTIN DERONZIER

1) Ta galerie d’art préférée ?

La galerie Perrotin et sa programmation orientée sur les artistes asiatiques.

2) Ta dernière grande émotion artistique ?

Dans le monde : l’île de Naoshima au Japon. Un parcours artistique magique où l’on relie les
différents musées à vélo.
À Paris : l’Atelier des Lumières.

3) Ton lieu d’inspiration ?

Dans le monde : Tokyo. Un lieu vibrant et infini.
Dans le Marais et aux alentours : cela peut paraître un peu simple, mais c’est le jardin des Rosiers. Entre deux rendez-vous (et s’il fait beau), je me pose dans ce tout petit parc au cœur du Marais pour réfléchir et écrire mes pensées.

4) L’une de tes adresses favorites ?

Le Café suédois. Un lieu simple et calme que je fréquentais lorsque j’habitais à Paris il y a sept ans.

5) Ta madeleine de Proust ?

La fontaine Stravinsky. Lorsque j’étais enfant et que nous venions à Paris, elle m’intriguait énormément. Je restais devant à regarder les différentes sculptures jusqu’à ce que mes parents me poussent à avancer.